Extrait du texte
JUNE, douze ans, collégienne en 5ème, aquanaute, soeur de Simon.
SIMON, dix ans et demi, collégien en 6ème, veilleur et frère de June.
LA BALEINE
Dans une chambre sombre, une veilleuse et deux lits superposés reliés par une échelle. June est étendue dans le lit du bas, Simon dans celui du haut. On distingue au mur des photographies de famille et des posters figurant des animaux marins.
PREMIÈRE PLONGÉE
JUNE. – Il porte une barbiche et une petite lanterne. Dans l’ultra-noir, dans le silence, son corps de serpent ondule à plus de mille mètres de profondeur. Ses dents : de longues aiguilles qui blessent. Dans la nuit, il remonte vers la surface tendre son piège. Il dégaine la lumière de sa petite lanterne. Un petit poisson l’aperçoit. Attiré par la petite lumière, persuadé qu’elle se mange, le petit poisson se met à suivre le géant qui ondule. Celui dont tu dois deviner le nom attire vers lui le petit poisson et quand il est assez proche de lui, il ouvre grand sa gueule et le mange.
Un temps.
SIMON. – Je trouve pas. Un autre.
JUNE. – Elle se fixe sur les fonds à plus de soixante mètres. Elle ne peut pas bouger mais si tu la coupes elle repousse.
SIMON. – Une algue ?
JUNE. – Elle mange les déchets des autres animaux et les détritus de nourriture. Elle peut parfois grandir jusqu’à trente centimètres.
SIMON. – Indice ?
JUNE, (dépitée). – Les humains l’utilisent pour faire la vaisselle.
SIMON. – Une éponge !
JUNE. – Sans l’indice t’aurais jamais trouvé.
SIMON. – Peut-être. Le premier, celui qui se faufile dans la nuit me fait penser à l’oncle –
JUNE. – Veilleur, es-tu prêt ?
SIMON. – Oui
Simon saute de son lit.
JUNE, (solennelle face au portrait d’Anita Conti.) – Moi, June
Descendante des femmes de la mer et de toi, Anita Conti –
SIMON, (en veilleur.) – Anita Conti (1899-1997), première femme océanographe, cartographe, photographe et poétesse –
JUNE, (toujours solennelle face au portrait.) – Ce soir,
Je vais battre mon record
Le record du monde !
[…]
VEILLE
SIMON. – Chez nous aussi il y a un dragon noir. Il fait trembler June mais personne ne voit ses grandes dents. Ma mère, ma tante, mon père, mes cousines, tous le trouvent sympathique. C’est vrai qu’il invente des jeux et des blagues. Il dégage une sorte de lumière. Quand il est là, toutes dents dehors, toute la famille rit aux éclats. Pas June, pas moi. Il se confond avec la nuit, il se faufile par les portes entrebâillées, il embête ma soeur June.
Je l’ai entendu lui dire : COMME TU ES BELLE. APPROCHE. DONNE-MOI TA MAIN. Puis : C’EST JUSTE UN JEU ENTRE NOUS. Il lui a dit aussi : C’EST NOTRE SECRET. Mais le jeu n’a pas amusé ma soeur parce que plus tard, quand il s’est faufilé en sens inverse, j’ai vu sur les joues de June : des larmes coulaient.
[…]
Depuis le jeu de l’oncle, ma soeur rapetisse.
Au loin, chante une baleine.
Le seul moment où elle reprend vie ; quand elle plonge.
June me manque.
La tirer des profondeurs, qu’elle remonte chanter parmi nous ; je dois remonter June à la surface.

